Biodiversité : pourquoi préserver coûte moins cher que détruire
Un euro investi dans la restauration de la nature en rapporte huit. Ce ratio, aussi frappant que contre-intuitif pour beaucoup de décideurs économiques, est au cœur d'un entretien accordé par la biologiste Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS, chercheuse en biologie évolutive et membre de l'Académie des sciences, au podcast « Chaleur humaine » du Monde.
10/13/20264 min temps de lecture
Biodiversité : pourquoi préserver coûte moins cher que détruire
Un euro investi dans la restauration de la nature en rapporte huit. Ce ratio, aussi frappant que contre-intuitif pour beaucoup de décideurs économiques, est au cœur d'un entretien accordé par la biologiste Tatiana Giraud, directrice de recherche au CNRS, chercheuse en biologie évolutive et membre de l'Académie des sciences, au podcast « Chaleur humaine » du Monde. Un chiffre qui mérite d'être pris au sérieux, tant il inverse un raisonnement économique encore largement dominant : celui qui traite la protection de la nature comme un coût, plutôt que comme un investissement rentable.
Une biodiversité mal comprise, donc mal protégée
Premier constat de Tatiana Giraud : notre représentation collective de la biodiversité est trompeuse. Quand on pense « nature en danger », on visualise spontanément des espèces emblématiques, éléphants, ours polaires, bébés phoques. Or, si l'on mesure la biodiversité par le nombre d'espèces décrites, ce sont les insectes qui dominent très largement le règne animal, suivis des champignons et micro-organismes, dont la diversité reste largement sous-documentée. Si l'on mesure plutôt la biomasse totale, ce que les différents groupes pèsent réellement sur Terre, ce sont les plantes qui écrasent tout. Dans les deux cas, les mammifères, et en particulier les mammifères sauvages, ne représentent qu'une part infime du vivant.
Cette focalisation médiatique et émotionnelle sur quelques espèces charismatiques a un effet pervers : elle masque l'ampleur réelle de l'effondrement en cours, qui touche en premier lieu les insectes, les micro-organismes et les écosystèmes qui soutiennent l'ensemble du système pollinisation, fertilité des sols, régulation de l'eau, cycles du carbone.
Le levier économique : réorienter les subventions plutôt que les multiplier
Face à cette situation, Tatiana Giraud ne plaide pas d'abord pour davantage de financements, mais pour une réorientation des subventions existantes : moins vers l'élevage intensif, davantage vers l'agriculture biologique, avec un accompagnement structuré des agriculteurs dans cette transition. Une proposition qui déplace le débat du terrain moral vers le terrain économique et qui rejoint les données chiffrées disponibles sur le retour sur investissement de la restauration de la nature.
Des données qui convergent, au-delà de l'entretien
Plusieurs analyses indépendantes confirment l'ordre de grandeur avancé par Tatiana Giraud :
La Commission européenne estime qu'un euro investi dans la restauration des écosystèmes génère environ huit euros de bénéfices, liés aux services rendus par un écosystème en bon état (référence reprise par France Nature Environnement).
Une étude commandée par le WWF, Natuurpunt et Natagora sur trois projets belges de restauration de la nature a mesuré un retour socio-économique allant de 8 à 51 euros pour un euro investi, selon les sites.
Le programme européen LEADER évoque des retours économiques de 8 à 38 euros par euro investi dans la restauration des terres.
Une étude publiée dans Cell Reports Sustainability, portant sur 83 actions de préservation d'écosystèmes, chiffre le retour moyen des solutions fondées sur la nature à 2,8 euros pour un euro investi.
Au-delà des écarts méthodologiques entre ces études, le signal est cohérent : la restauration de la nature n'est pas un centre de coût, mais un investissement générant un rendement socio-économique mesurable, infiltration et régulation de l'eau, prévention des inondations et sécheresses, tourisme, résilience agricole.
Ce que cela signifie pour l'industrie textile
Pour un secteur comme le textile, dont la matière première dépend directement de la santé des sols, de la disponibilité en eau et, pour les fibres naturelles, de la pollinisation, ce constat n'est pas théorique. Une filière coton ou lin construite sur des sols appauvris et des écosystèmes dégradés fragilise sa propre chaîne d'approvisionnement à moyen terme. Investir dans la restauration des agro-écosystèmes n'est donc pas seulement une contribution environnementale : c'est une mesure de sécurisation de l'approvisionnement en matières premières.
L'analyse de l'ITBA-AIBT
Cet entretien illustre un changement de paradigme que l'Alliance encourage activement auprès de ses membres : sortir du cadre de la biodiversité comme sujet de communication RSE pour l'aborder comme un actif économique à préserver, au même titre que le capital humain ou industriel. Le message de Tatiana Giraud est clair, il ne s'agit pas nécessairement de dépenser plus, mais de réorienter les financements existants vers les pratiques qui régénèrent plutôt que celles qui épuisent.
C'est exactement la logique que porte la certification FiberForever™ : valoriser les entreprises qui structurent leur modèle autour de la régénération des ressources, sols, eau, biodiversité, plutôt que de leur seule exploitation. Un euro de transition aujourd'hui n'est pas une dépense : c'est, aux dires même de la recherche scientifique, l'un des investissements les plus rentables qu'une filière puisse faire pour sécuriser son avenir.
Source : Tatiana Giraud, entretien pour le podcast « Chaleur humaine », Le Monde, 15 août 2026. Données complémentaires : Commission européenne / France Nature Environnement ; WWF-Natuurpunt-Natagora (VITO) ; réseau européen LEADER ; Cell Reports Sustainability.
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