Du pain sans gluten au tissu de demain

Quand le riz de Camargue réinvente la mode durable Une graine, deux révolutions : l'une dans nos assiettes, l'autre dans nos garde-robes.

6/2/20266 min temps de lecture

a spoon filled with rice on top of a table
a spoon filled with rice on top of a table
Le blé cède sa place. Doucement, mais sûrement.

Dans les boulangeries artisanales du Sud de la France, quelque chose change. Les sacs de farine de blé côtoient désormais d'autres farines aux teintes crème et aux textures légères. Parmi elles, une s'impose avec discrétion mais avec constance : la farine de riz de Camargue. Naturellement sans gluten, produite à quelques kilomètres de la mer, cultivée dans les marais du delta du Rhône, cette farine locale répond à une double demande : celle des consommateurs sensibles au gluten, de plus en plus nombreux, et celle d'un territoire qui cherche à valoriser ses ressources.

En France, près de 20 % de la population évite ou réduit aujourd'hui le gluten par intolérance diagnostiquée, sensibilité, ou choix de vie. Face à cette réalité, les boulangers cherchent des alternatives fiables, goûteuses, et de préférence locales. La farine de riz, qu'elle soit blanche, semi-complète ou complète, coche toutes ces cases. Son goût neutre s'adapte à tout, pain, pâtisserie, crêpes, sauces, et sa légèreté aérienne surprend même les palais les plus exigeants.

La Camargue, avec ses 13 000 hectares de riziculture, produit chaque année une quantité significative de riz à grain rond, idéal pour la mouture. C'est une culture qui colle au territoire, qui fait partie de son identité culinaire et agricole depuis des générations. Choisir cette farine, c'est faire un geste pour l'environnement : moins de transport, plus de traçabilité, et le soutien à une filière agricole locale en pleine mutation.

Mais le riz ne s'arrête pas à la farine.

Voici où l'histoire devient fascinante. Et peu connue.

Pour produire un kilo de riz qu'il finisse dans une assiette ou dans un sac de farine, la plante génère environ 1,5 kilo de paille. Cette tige de riz, que l'on appelle paille de riz ou chaume, est la partie non comestible de la plante. Elle n'intéresse ni les humains, ni vraiment les animaux, et se composte très difficilement. Résultat : pendant des décennies, les riziculteurs de Camargue ont tout simplement brûlé cette paille sur 80 % des surfaces cultivées. Une pratique polluante, un gâchis énergétique, une ressource inexploitée.

La filière agricole française génère ainsi environ 52 000 tonnes de paille de riz par an, une biomasse abondante, renouvelable, et jusqu'ici largement inexploitée. Or, cette paille est riche en cellulose et en fibres lignocellulosiques. Elle possède des propriétés mécaniques intéressantes. Elle est locale. Elle ne concurrence aucune filière alimentaire.

Autrement dit : c'est exactement le type de matière première que l'industrie textile cherche aujourd'hui à développer.

La paille de riz, futur de la mode responsable ?

Le passage de la paille à la fibre textile n'est pas une utopie. C'est une réalité en développement. Des pionniers l'ont déjà prouvé.

The Formary, une entreprise néo-zélandaise de design textile, a lancé dès 2015 un fil révolutionnaire appelé Mibu, « tissu de riz » en mandarin. Ce fil est composé à 30 % de fibres de paille de riz et à 70 % de laine mi-micron. Résultat : un textile soyeux, brillant, résistant, biodégradable, qui valorise un déchet agricole tout en réduisant la pollution atmosphérique liée au brûlage des champs. Mibu a été présenté sur la scène mondiale lors de l'Exposition universelle de Milan.

Des chercheurs de l'université Lincoln du Nebraska ont, quant à eux, mis au point un procédé permettant de créer des fibres ressemblant à de la laine à partir d'un mélange de plumes de poulet et de paille de riz, deux déchets agricoles transformés en ressource textile. Le principe est identique : ce qui était voué à la décharge devient matière noble.

En France, le Centre Européen des Textiles Innovants (CETI), basé à Roubaix, a inauguré en janvier 2025 une ligne pilote de filage permettant de valoriser des coproduits agricoles, dont des résidus végétaux similaires à la paille de riz, en fibres textiles durables. Une avancée stratégique pour la souveraineté textile européenne.

Maison IPÉ : quand la mode s'empare de la biomasse

C'est dans cette dynamique que s'inscrit Maison IPÉ, maison de création française dont la démarche repose sur un principe radical : concevoir et fabriquer des vêtements exclusivement à partir de matières premières écoresponsables. Parmi celles-ci, le PLA non alimentaire, acide polylactique biosourcé issu de résidus végétaux qui n'entrent pas en concurrence avec la chaîne alimentaire, tient une place centrale. Ce biopolymère, produit par fermentation de biomasse végétale, est entièrement compostable, affiche une empreinte carbone très inférieure à celle des fibres synthétiques fossiles, et s'intègre dans un cycle de vie circulaire.

Pour Maison IPÉ, chaque vêtement est un acte de conviction autant qu'un objet de création. Le choix du PLA non alimentaire illustre parfaitement la thèse défendue par l'Alliance Internationale de la Biomasse Textile : il est possible de produire beau, durable et éthique, à condition de rompre avec la dépendance aux ressources fossiles et aux matières premières en tension avec l'alimentation humaine. Un vêtement en PLA biosourcé n'est pas un compromis. C'est une déclaration.

L'Alliance Internationale de la Biomasse Textile : fédérer pour transformer

Ces initiatives individuelles, aussi remarquables soient-elles, ne suffiront pas à transformer en profondeur l'industrie textile mondiale. C'est précisément pourquoi l'Alliance Internationale de la Biomasse Textile (AIBT / ITBA) existe.

Fondée et présidée par Julien Tougeron, l'AIBT est une organisation internationale à but non lucratif qui fédère des marques, des producteurs, des chercheurs et des institutions autour d'une vision commune : faire des déchets agricoles non alimentaires la matière première de l'industrie textile de demain. Parmi ses membres figurent des noms qui font la mode mondiale, Kering, Hermès, Decathlon, L'Oréal, Airbus, qui ont compris que l'avenir de leurs collections passe par une rupture radicale avec les fibres fossiles et les cultures intensives.

"Nos membres travaillent avec les coopératives agricoles, ils transforment des déchets en ressources", explique Julien Tougeron. Le résultat : des fibres durables, respirantes, biodégradables en moins de deux ans, contre plusieurs siècles pour les fibres synthétiques classiques.

L'Alliance Internationale de la Biomasse Textile développe également FiberForever™, un programme de certification à quatre niveaux (Bronze, Argent, Or, Platine) qui permet aux marques et aux acteurs de la filière de valoriser leurs engagements en matière de biomasse textile. FF Circu™, FF Trade™, FF Source™, FF Build™, FF Report™ : cinq certifications pour couvrir l'ensemble de la chaîne de valeur, de la source à la circularité.

Le riz et plus particulièrement sa paille entre parfaitement dans le champ d'action de l'Alliance : une ressource végétale, non alimentaire, renouvelable, produite localement, et à fort potentiel de transformation fibreuse. La Camargue pourrait bien devenir un territoire laboratoire pour la biomasse textile française.

Deux révolutions pour un seul grain

Ce qui est remarquable dans l'histoire du riz de Camargue, c'est que ce grain humble porte en lui deux promesses radicalement différentes et complémentaires.

La première est alimentaire : une farine légère, sans gluten, locale, traçable, qui permet aux boulangers de répondre aux nouvelles attentes des consommateurs sans renoncer à la qualité ni à l'ancrage territorial. Un pain de riz de Camargue, c'est un geste gastronomique et écologique à la fois.

La seconde est textile : la paille que l'on brûlait hier peut devenir demain la fibre d'un T-shirt, d'une veste, d'un tissu d'ameublement. Un déchet agricole qui se transforme en ressource premium, créatrice de valeur locale, d'emplois, et de souveraineté industrielle.

Ces deux révolutions partagent la même logique : ne rien gâcher. Utiliser chaque partie de la plante à sa juste valeur. C'est la philosophie de l'économie circulaire appliquée au vivant. C'est aussi, précisément, ce que défend l'Alliance Internationale de la Biomasse Textile : une industrie qui s'inspire du monde agricole pour se réinventer.

Et maintenant ?

Le chemin est encore long. Transformer des milliers de tonnes de paille de riz en fibre textile industrielle nécessite des investissements, de la recherche, des partenariats entre agronomes, chimistes, designers et industriels. Mais les briques technologiques existent. Les acteurs s'organisent. Et les consommateurs, de plus en plus informés, de plus en plus exigeants, envoient un signal clair : ils veulent des produits qui ont du sens.

La prochaine fois que vous achèterez un pain de farine de riz en boulangerie, pensez à la paille qui reste dans le champ. Elle attend, elle aussi, sa révolution.

>> Découvrez les travaux et la certification FiberForever™ de l'Alliance Internationale de la Biomasse Textile : itba-aibt.org

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